Un mur paradoxal

Rue Odebert à Dijon, un déséquilibre visuel s’est installé entre une façade riche de nombreux percements – fenêtres, vitrines de magasins et de restaurants, une façade vivante ! , et un mur aveugle, comme un écorché laissant apparaître une série de contreforts qui le maintiennent en place tant bien que mal. Pour un peu, on croirait que la structure en acier peinte sur ce haut mur, sorte de prolongement surdimensionné du marché couvert tout proche, participe réellement à la stabilité de l’ouvrage ! 

Ce haut mur tient du paradoxe. Il ne sert à rien, si ce n’est de support à un décor. Pire ! Comme la plupart des espaces urbains laissés vacants, des véhicules de toutes sortes trouvent à ses pieds un lieu idéal de stationnement. C’est sans doute la réussite du trompe-l’œil que d’avoir permis à cette paroi opaque d’acquérir une identité, un peu de profondeur. Mais profondeur sur quoi ? Sur des espaces invisibles mais qui existent pourtant bel et bien. Sur ce décor tendu, dans son épaisseur, il y a comme une superposition de deux espaces : un espace rêvé, à la fois inexistant et profond, celui du trompe-l’œil, et un espace existant mais sans consistance, celui que masque l’épaisseur de la maçonnerie. Du premier, nous saisissons la profondeur, grâce au jeu de l’ombre qui donne consistance à la structure en acier. De l’autre, nous ne connaissons pas les contours, mais savons simplement qu’il est le lieu de la vie recluse, de la vie domestique, mise à distance. Pourtant ces espaces ne franchissent pas le plan du mur.

Cette situation a quelque chose de tragique. Dans une ville aux façades chargées d’histoire, et revendiquées comme telle, le destin de ce mur est-il de rester irrémédiablement indéterminé ? Peut-être ! Comment alors tirer parti de cette situation ? 

EXTRACTION

Il ne s’agit pas ici de finir un morceau de ville, de le compléter. Il ne s’agit pas de combler, de densifier, de lisser. Mais plutôt de souligner ce qui fait la ville : la masse plus ou moins continue, plus ou moins compacte des espaces bâtis. Nous proposons d’en conserver, voire d’en exacerber, le caractère énigmatique, tragique, inquiétant. D’ajouter du sensuel à cette rugosité charmante !

Nous tentons ici d’épaissir un peu plus cette masse sous la forme d’une toile tendue à quelques mètres en avant du mur actuel. Cette toile agit comme un filtre qui se superpose au filtre existant de la peinture murale.

Dans l’épaisseur ainsi générée, comme surgis du mur aveugle, jaillissent des plateaux qui pourraient être l’expression de ce qui se passe derrière la « muraille ». Ces planchers viennent alors déformer la toile tendue, donnant l’impression d’une poussée horizontale, une poussée au vide. La toile se déforme alors et semble vibrer sous les assauts répétés. Tandis que la structure en acier peinte semble s’éloigner, plonger dans le mur, ces éléments horizontaux se projettent en avant, avancent vers nous. Ces plateaux agissent aussi comme autant de strates horizontales qui font écho à celle de la rue.  

UN MARCHE VERTICAL

Après avoir investi horizontalement la rue Odebert, le marché se répand sur les parois du mur. Les étales des marchands prolifèrent et investissent ces nouveaux espaces. 

Dans l’axe de la rue François Rude ou bien en venant du marché couvert, l’effervescence de ce lieu nouveau est clairement visible. C’est l’espace grouillant du marché, de l’échange, qui s’offre sans pudeur à notre regard. A l’image des allées du marché, l’espace de circulation y est réduit. S’il contraint les déplacements, il favorise en revanche les contacts, la proximité des corps. Il met en évidence cette « dimension cachée «  propre à chaque culture dont parle E.T. Hall.

A l’inverse, de la rue Musette, la matière légèrement translucide de la toile offre la vision étrange d’une activité intense et d’un brouhaha à peine perceptibles. La peinture en trompe-l’œil toujours présente est cependant atténuée. C’est une vision furtive, délicate, partielle qui rend secondaire la vision de la totalité de la scène.

DERRIERE LA VILLE SE CACHE UNE AUTRE VILLE

Il y a une ville qui s’exhibe. Elle se montre à qui veut la voir, la chercher, l’ausculter. Elle est multiple, imparfaite et discontinue, mais sa vision nous rassure. 

Et il y a une autre ville: celle qui se dissimule derrière les façades, sortes de murailles parfois infranchissables. Cette ville est riche et nous est étrangère. Elle échappe aux avenues rectilignes, ordonnancées. Nous nous réfugions dans ses anfractuosités qui sont autant de réceptacles pour nos solitudes. 

D’un côté la ville finie, clairement identifiable, rassurante, et de l’autre l’inconnu, le vide, la ville rafistolée, raccommodée, rapiécée, mais terriblement séduisante !

Finalement, ces deux villes se rejoignent pour constituer notre environnement urbain, notre cité, avec ce qu’elle comporte d’interrogation et donc de fantasme. Notre regard ne fait que glisser sur sa surface, que l’effleurer, sans jamais la pénétrer complètement.